1 - Historique de l'utilisation des grenades

Inutile de réécrire un historique à la lecture de l'excellent article du capitaine Robert Crassiez dans la Revue Militaire Suisse de 1975 qui reprend l'origine de cette arme jusqu' à la guerre russo-japonaise de 1904 :
 " L'appellation de grenade que, dès l'origine, on trouve appliquée aux « bombes à main », leur fut donnée en raison de l'analogie de forme qu'elles présentaient avec le fruit du grenadier, genre de myrtacée méditerranéen. La date et les circonstances exactes dans lesquelles les grenades de guerre furent employées pour la première fois ne nous sont que mal connues.
Les historiens ne sont, en effet, pas tous d'accord et, si l'on peut affirmer qu'en 1427, lors de la défense de Cassalmaggiore, sur le Pô, François Sforza en fit usage, il semble qu'il n'en fut pas l'inventeur. Leur existence en effet — et leur usage — nous est signalée déjà dans le plus ancien traité d'art militaire allemand, le « Bellifortis » de Kyeser. La date de la publication de cet ouvrage se situe aux environs de 1400. On admet pourtant que la grenade à main, comme la poudre, était connue en Chine plusieurs siècles avant de l'être dans nos régions.
Les grenades à main employées à Cassalmaggiore, les premières que nous connaissions avec certitude, le furent par la défense, qui jeta du haut des remparts des bouteilles remplies de poudre sur les assaillants. Ce principe de la bouteille explosive sera d'ailleurs repris tout au long des siècles. C'est cette même méthode, perfectionnée, qui amène la découverte et l'emploi — toujours au début du XVe siècle — de la grenade d'argile, emplie de chaux vive. Se brisant sur le sol, aux pieds d'un adversaire, elle l'asperge d'une chaux qui le brûle ou l'aveugle. C'est ce dernier système qui paraît avoir été le plus employé. Des engins de ce type ont été retrouvés lors de fouilles entreprises dans les fondements des anciennes fortifications de Zurich; leur emploi lors du siège de Zurich par les cantons primitifs, en 1444, ainsi que pendant la bataille de Saint-Jacques sur la Sihl, est évident.
Durant le XVIIe siècle, l'emploi de la grenade se généralise. Dans les combats, et surtout dans les sièges, elle est fréquemment utilisée. De nouveaux modèles apparaissent: ce sont les grenades de verre ou de fonte, chargées de poudre noire.
La guerre de 30 ans voit la défense de Regensburg (1634) par les troupes suédoises, assiégées par les Impériaux. Le général suédois Kagge, pour la première fois, forme un corps composé de volontaires qui vont être spécialement chargés du lancement des grenades. Il s'agit là du premier corps de grenadiers. Le fait que leur solde est immédiatement haussée au-dessus de celle de leurs camarades des autres armes est facilement explicable par ce commentaire laconique d'un historien militaire de l'époque : «... auquel allumage de la mèche de nombreux lanceurs perdirent les mains ». Parmi les raisons que les chroniqueurs d'alors avancent pour expliquer les accidents qui semblent déjà très nombreux, relevons encore ces deux-ci : La peur de l'arme et, dans le feu du combat, la fascination exercée par l'ennemi qui amène le grenadier à oublier de lancer son engin déjà allumé.

 

Geurre de 30 ans

Que l'utilisation de la grenade se soit généralisée, nous en avons la preuve dans le compte rendu des munitions brûlées devant Vienne, lors du siège de la ville en 1683 par les Turcs. Nous en extrayons ces chiffres: la défense a utilisé 41700 boulets de canon, 6700 bombes et 805 000 grenades à main. A la veille de faire campagne, trois ans plus tard, l'armée impériale dispose d'une dotation de 84 000 grenades et en 1692, Vauban fait tomber Namur, défendue par Menno van Coehoorn, après utilisation de 41 000 boulets, 9000 bombes et 20 000 grenades à main. Les chiffres sont éloquents.
Aussi Louis XIV avait-il rapidement accordé à l'extension de cette arme l'attention qu'elle méritait. En 1667 déjà, il fait former comme grenadiers quatre hommes par compagnie d'infanterie; 5 ans plus tard, chaque régiment reçoit sa compagnie de grenadiers, puis son bataillon de grenadiers. La garde personnelle du monarque sera composée, dès 1676, de deux compagnies de grenadiers à cheval. Mais bientôt la grenade va subir une éclipse; sa disparition partielle des champs de bataille du XVIIIe siècle et du XIXe siècle n'entraînera pas la suppression des corps de grenadiers qui demeurent les troupes d'élite qui seront chargées des missions de choc. Quant aux raisons qui sont à l'origine de cette disparition temporaire de l'arme, on peut, croyons-nous, les trouver dans l'introduction des armes à longue portée, qui empêchent le grenadier d'approcher à distance de jet de son adversaire..."

" La grenade, jusqu'alors employée dans tous les terrains, ne pourra plus être utilisée que dans la guerre de siège. C'est le siège de Lille par le prince Eugène en 1708, où la défense utilise des grenades « de fer, de papier, de bois, de verre, de plomb, de bronze » et même des « pâtés de grenades » qui rappellent curieusement nos charges concentrées. En 1799, c'est l'échec de Bonaparte devant Saint-Jean-d'Acre. Il doit lever le siège de la place, après que plus de 2000 de ses hommes ont été mis hors de combat par les assiégés qui ne cessent de bombarder les assaillants de grenades à main et de bouteilles enflammées. Rosenthal, en 1801, dans son « Encyclopédie de l'art de la guerre », écrit que « le lancement de la grenade à main est tout aussi dangereux pour le grenadier que pour l'ennemi, l'engin ne pouvant être que rarement lancé à une distance suffisante ». Plus loin, il préconise l'emploi du lance-grenade. L'arme est totalement inexistante dans les armées napoléoniennes;les grenadiers de l'Empire n'en connaissent pas l'emploi. C'est la Révolution de juillet 1830 qui, en France, fait ressortir la grenade à main des arsenaux; elle est très appréciée dans les combats de rues. Le siège de Sébastopol et la guerre de Sécession en voient également l'emploi. Puis c'est la disparition totale pendant un demi-siècle environ. Les réserves sont entassées dans les magasins de munitions; les règlements militaires ne leur consacrent dédaigneusement que de rares alinéas. En Suisse, dans nos arsenaux, les dotations de grenades de fonte et de verre dorment dans de grandes caisses à travers les XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles.
La grenade à main sera réhabilitée. Elle le sera sur les champs de bataille de la guerre russo-japonaise de 1904, où son importance s'imposera dans le combat d'infanterie. Les états-majors européens suivront de très près les expériences réalisées sur ce banc d'essai de la première guerre mondiale, comme ils le feront quelque trente années plus tard des expériences de la guerre d'Espagne, banc d'essai des armées du conflit 1939-1945. De leurs observations naîtront nos grenades actuelles.
Si nous avons la certitude que la grenade à main en, 1904, appartenait au matériel de guerre de l'armée russe, le doute subsiste quant à savoir qui, des Russes ou des Japonais, l'employèrent les premiers. Il semble qu'en des points différents du front, son apparition dans chacun des deux camps fut simultanée, sous forme d'engins perfectionnés du côté russe, sous forme d'improvisation de fortune du côté japonais. Il n'est pas sans intérêt de relever à ce propos le récit d'un capitaine russe, paru au « Journal des Sciences Militaires » de novembre 1906; cette relation nous donne une idée de ce que représenta à l'époque cette résurrection d'un engin alors considéré comme complètement dépassé, inutilisable ailleurs que du haut d'une forteresse.

Guerre russo japonaise

Guerre russo-japonaise - le petit journal 1904.

« L'attaque japonaise », raconte le capitaine Nidvine, « était une attaque montée dans un style vieux de 100 ans et d'un type que l'on croyait ne plus jamais revoir sur aucun champ de bataille moderne. » Indifférents au feu des Russes qui s'étaient solidement retranchés, 3000 Japonais abordèrent les positions et les enlevèrent en combat rapproché, chose qui ne s'était plus vue depuis des siècles! « Et cette infanterie, après avoir fait irruption dans notre position, fit alors usage d'une arme plus ancienne encore, disparue des champs de bataille depuis Dettingen et Fontenoy. Aussitôt qu'une compagnie japonaise était arrivée à la hauteur de notre position, les hommes prenaient leurs fusils dans la main gauche, et, au lieu de tirer ou de charger à la baïonnette, ils lançaient de la main droite des projectiles qui nous paraissaient être des cailloux. Mais ces pseudo-cailloux, faisant explosion, répandaient autour d'eux une fumée jaunâtre. Le secret jusqu'ici si bien gardé par les Japonais était enfin découvert : ces projectiles n'étaient rien d'autre que des grenades à main chargées à la dynamite. Chaque soldat ennemi portait trois de ces grenades. Nos hommes étaient tellement démoralisés par ce procédé d'attaque inattendu qu'ils n'offraient qu'une résistance minime! » Au moment où la pluie de grenades était la plus dense, la position était devenue un incroyable enfer au milieu duquel s'élevaient lentement d'énormes nuages de fumée jaune. Au centre de ce nuage éclataient continuellement d'innombrables grenades japonaises et russes. De nouvelles compagnies ennemies abordaient la position, et tandis qu'une partie des assaillants chargeait à la baïonnette, l'autre partie tirait sur les nôtres qui commençaient à s'enfuir. Cette scène étrange n'avait pas duré plus de dix minutes. Ou nos hommes étaient morts, ou ils étaient prisonniers, ou ils étaient en fuite.... »
Les observateurs des divers pays européens, qui suivaient sur place le déroulement des opérations, ne manquèrent naturellement pas d'aviser leurs gouvernements respectifs de la résurrection imprévue des grenades à main et du rôle important qu'elles venaient de jouer. Ce rôle se confirma durant les guerres des Balkans de 1912-1913. Pourtant, le mythe de la rapide guerre de mouvement était profondément ancré dans les états majors des futurs belligérants. La grenade ne leur semblait pas devoir jouer chez eux le même rôle qu'elle avait joué en Orient. En effet dans la 22e édition de son manuel «  L’instruction théorique du soldat par lui-même », le commandant Chapuis traduit la stratégie offensive de l’époque en ces termes : « Dans toute marche, s’avancer rapidement, puis au moment de l’attaque marcher avec ardeur, résolument, la baïonnette en avant, se battre à l’arme blanche avec la baïonnette qui est au canon du fusil ; elle fera fuir l’ennemi épouvanté par notre audace». Dans ce manuel, aucune mention à la grenade, arme encombrante pour un soldat en marche et peu efficace sur un champ de bataille. Contraints par les mitrailleuses adverses à s’enterrer, l’emploi de la grenade va devenir une nécessité absolue dans les assauts mais surtout dans la défense des tranchées. Les grenades en dotation avant 1914, trop archaïques et en nombre insuffisant vont être remplacées dans les premiers mois de l’année 1915 par des moyens artisanaux puis par des modèles standardisés qui gagnent peu à peu facilité et surtout sûreté d’utilisation. 

Dans ses Mémoires le Maréchal Joffre retrace la chronologie de l'évolution des grenades au cours de la guerre, du recours aux grenades étrangères au développement de matériel spécifique.  " E) Grenades. Les seules grenades que l'on utilisât au début de la guerre de stabilisation étaient la grenade à main modèle 1914 de l'artillerie, en fonte, et les grenades improvisées dans les armées, avec des pétards de mélinite ou des cartouches de dynamite.
   Le 22 septembre 1914, le ministre m'offrit 22 500 grenades à fusil Martin-Halle achetées en Angleterre (1). Faute de mieux, j'adhérai à cette proposition (2). Et en octobre on passa une commande de 100 000 de ces dangereux engins. Mais le 10 novembre, à la suite d'accidents répétés, je dus en suspendre l'emploi dans les armées. Dans le courant du même mois, le ministre m'annonça (3) la mise en commande de 100 000 grenades Aasen (pouvant être indifféremment lancées à la main ou à l'aide d'un mortier) et de 200 mortiers. Ces nouvelles grenades donnèrent de bons résultats dans le lancement à la main, mais se révélèrent défectueuses dans le tir au mortier. Une grenade Aasen spéciale pour le tir au mortier fut alors mise à l'essai.

   Les études se poursuivirent de divers côtés, qui donnèrent naissance à des engins variés, dont l'utilisation nous permit d'attendre la mise au point de grenades répondant aux desiderata des combattants.
   En février 1915, je demandai au ministre (4) de faire mettre en fabrication 100 000 grenades plates analogues aux grenades à disque que les Allemands nous lançaient. Je demandai en même temps la mise en commande de 100 000 grenades Besozzi. On vit aussi apparaître une grenade type Feuillette. La section technique du Génie (S. T. G.) établit deux types de grenades, l'un à temps, à allumeur semblable à celui de la grenade anglaise, modèle 1915 F1, l'autre analogue à la grenade plate allemande et doté d'un système d'amorçage à percussion, modèle dit 1915 P1. Le ministre mit en commande 100 000 de ces dernières, en mai 1915.
   La 1re armée avait de son côté mis en fabrication dans les usines de Foug une grenade fusante dite Citron-Foug.
   Pendant ce temps, la grenade Besozzi atteignait un rendement de 4 000 par jour.
   Le 26 juin, je demandai au ministre de faire augmenter la durée de l'amorçage des grenades F1, trouvée trop courte par les armées (5 à 6" au lieu de 4 à 5").
   En août je demandai, pour uniformiser les types, à ce qu'on ne maintînt en fabrication que les grenades modèle 1915 Fl et Pl, à ce qu'on réduisît la fabrication des grenades modèle 1914 au nombre des engins nécessaires pour être lancés par des lance-grenades, et à ce qu'on constituât une réserve de 1 500 000 grenades. La grenade Feuillette donnait de bons résultats ; je demandai à ce qu'on en poursuivit la fabrication à raison de 30 000 par semaine. Puis, en octobre (1), je demandai la mise en fabrication de la grenade « offensive » en tôle du type présenté par la S. T. G. à raison de 2 000 par jour.
   Les études se poursuivaient avec succès : les amorçages se simplifiaient, donnant en même temps plus de sécurité au soldat ; les engins étaient mieux protégés contre l'humidité que les premiers types employés.
   Au début de janvier 1916, j'appris qu'une grenade nouvelle, dite Viven-Bessières, lancée par le fusil était à l'étude. A une demande que je lui adressai à ce sujet (2), le ministre me répondit en me faisant connaître que cet engin nouveau était au point. Je demandai aussitôt (3) la mise en commande de 50 000 dispositifs Viven-Bessières et de 5 000 000 de grenades Viven-Bessières.
   En avril (4), j'acceptai une proposition du ministre (5) visant à faire exécuter à la 4e armée des essais comparatifs des grenades des divers types (à main ou à fusil) dans le but de déterminer ceux de ces engins qu'il conviendrait de retenir.
   Les essais furent exécutés les 2, 3 et 4 mai 1916. Ils donnèrent lieu aux conclusions suivantes :
      1° Ne maintenir en service que deux types de grenades à main ; un pétard offensif fusant et une grenade fusante, ces deux engins étant
           munis d'un dispositif d'allumage  automatique ;
      2° Rechercher un dispositif permettant de lancer la grenade adoptée, entre 40 et 150 mètres, avec le fusil et si possible la balle 86 D ;
      3° Substituer à la grenade fusante V-B. une grenade percutante à fusil D. R., à la condition d'améliorer la précision de l'engin et de
          supprimer les causes de détérioration des fusils servant au lancement ;"

         A noter, en fin de paragraphe dans la conclusion n°3, une probable inversion de modèle entre la grenade DR qui présentait de
         nombreuses imperfections et la grenade VB ayant été utilisée jusqu'en 1940.
      " 4° Maintenir en service et généraliser l'emploi des lance-grenades pneumatiques ;
      5° Développer l'emploi des grenades incendiaires A-B. lancées soit à la main soit avec des engins pneumatiques ;
      6° Mettre en service, pour le transport des grenades, des caisses légères susceptibles de contenir de 12 à 20 grenades et d'être ouvertes
          sans outil.  "

Cette période de guerre a été à l'origine de la transformation d'un modèle archaïque de grenade (allumage manuel, poudre noire, forme sphérique) vers des grenades modernes dont les principes restent encore actuellement d'actualité (forme permettant la préhension, utilisation d'explosif brisant et système d'allumage automatisé permettant une meilleure sureté d'emploi). Dans les pages qui suivent nous aborderont ces modèles de grenade, cependant il n'est pas possible d'omettre à ce sujet, la bible des collectionneurs de grenades de 14-18 qu'est le livre de Patrice Delhomme au quel nous avons repris de nombreuses références. Si la grenade moderne doit beaucoup aux ingénieurs français, il ne faut pas oublier qu'une des premières grenades "réussie" en tout point reste très certainement la Mill's bombe anglaise.

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